jeudi 19 novembre 2009
I'm back. Ah ouais, t'es sûre ?
Tanger. Six heures du matin. Avant un reportage à Ceuta. Début octobre 2009.
J'ai longuement hésité. Je le continue ou je le ferme, ce blog ? La question me revient en tête de temps à autre, me rappelant qu'il est toujours en stand-by au milieu de la toile. Je m'étais dit qu'en arrêtant d'écrire ici, j'écrirais davantage ailleurs. Dans mes carnets. Mes cahiers. Je pensais pouvoir aller au bout de certaines histoires, prendre le temps de retravailler quelques textes. Et puis non. Sans blog, j'écris moins. Je me demande d'ailleurs comment, depuis le mois de mars, soit presque six mois, j'ai tenu à jour cet espace avec tant de rigueur. Cela en dit long sur moi. Tout ou rien. Très très carré, ou vraiment, vraiment bordélique. Je me demande si je peux encore le faire. Oui. Cap ? Ou pas.
C'est hier soir, tard, dans le lit de mon amoureux, que j'ai décidé de m'imposer de nouveau cette rigueur d'écriture. Je lisais l'Assimil Arabe qu'une très chère amie qui me connait trop bien m'a offert (entre autres très jolies choses) pour mon anniversaire, quand j'ai realisé combien mon mois passé au Maroc me semblait très loin. En France depuis 19 jours, j'ai déjà repris toutes mes mauvaises habitudes. J'en reparlerai. Je n'ai pas envie d'oublier. Tout. Tout ce que ce voyage m'a inculqué. Les nouvelles valeurs. Celles qu'il a renforcées. Dans mon lit, en révisant ma prononciation marocaine, j'ai pensé que je ferais mieux de tout écrire. Vite. Avant d'oublier.
J'ai tenu un carnet de voyage presque consciencieusement au Maroc. Il ne manque que dix jours de récit, où le périple était trop intense pour laisser le temps d'écrire, à mon moleskine noir. Mais je me souviens encore de cette narration manquée. Un peu. Peut-être assez.
J'ai vraiment hésité entre retranscrire sur ce blog mon carnet de route, ou bien raconter à partir d'anecdotes vécues des histoires romancées comme je l'ai souvent fait ici. Je crois que je vais allier les deux. Pour le plaisir. D'écrire ?
Je dois tout dire. Egoïstement, évidemment. D'abord pour l'écrit. L'écrit qui reste. Pas comme la mémoire. Parfois. Ensuite parce que le Maroc me manque. L'Afrique aussi. Et que mon prochain voyage sur les terres brûlées n'est prévu qu'en mai. Burkina ? Pourquoi pas ?
Egoïstement. De Tanger à Merzouga. Egoïstement ? Pas vraiment.
A lundi !
mardi 29 septembre 2009
Marocco, here we go !!!!
Cette semaine, qui devait être ma première semaine de vacances depuis avril, vient de se transformer en véritable grosse semaine de boulot. Pas mal de piges et 22000 signes à écrire avant dimanche midi. Plus un voyage à préparer. Pas grave. Je sens déjà l'odeur des souks et l'appel à la prière, le genre de choses qui sont bonnes pour le moral.
Dimanche annonce donc le grand départ vers un mois de reportage au Maroc, avec comme base un itinéraire somme toute motivant. Chaque escale durera en moyenne 4/5 jours :
- Tanger. Un jour à Ceuta. Tanger
- Rabat.
- Casablanca.
- Essaouira.
- L'Atlas. Oukaïmeden.
- Marrakech.
Retour prévu le 30 octobre.
Quand à la suite de ce blog, peut-être bien qu'il n'y en aura pas. De nouveaux contrats en perspectives. Une vie plus du tout étudiante. Et trop peu de temps pour faire les choses correctement. Mais qui sait celle que je serai dans un mois, et les envies que cette fille là aura...
A bientôt. Ou pas.
jeudi 24 septembre 2009
Les filles, c'est fait...
A la terrasse des restaurants parisiens, les couples d'amoureux prennent des desserts à deux cuillères. Mais c'est toujours du côté de la jupe que les allers-retours de la bouche à la crème caramel se répètent. Les filles ont avec le sucre un rapport charnel.
Dans toutes les rues, les salles d'attente et les ascenseurs du monde, les filles regardent les autres filles, bien plus que les garçons. C'est la culture de la comparaison. Une échelle de valeur fabriquée par chacune d'elles, avec des critères très personnels. Mais dès qu'apparaît un ventre rond, peu importe la tête et les fesses de la future maman, la rivalité se fait chasser à coup de pied par une étrange complicité. Sourires appuyés et autres civilités. Les filles, quoi qu'elles en pensent, ont la maternité comme propriété intrinsèque. C'est programmé.
Sur les pavés parisiens, la plage a démissionné, les filles font claquer leurs talons. Démarches instables. Déséquilibrées. Peu assurées. Les filles tombent en amour pour leurs paires de chaussures. A talons très aiguilles, elles tombent toujours de haut. De toute façon, ça fait moins mal que les garçons. Les filles tombent amoureuses à chaque nouvelle saison. Démarche chaloupées. Les filles sont des amoureuses.
Les filles, c'est fait. Les filles, c'est fait. Les filles, c'est fait, pour faire l'amour !
mercredi 23 septembre 2009
Roman de trottoir
Dans les rues de Paris, le mercredi 23 septembre 2009, les balayeurs et les pervenches dansent un étrange ballet. Les premiers, le dos voûté, la face parallèle au sol, poussent en un geste mécanique les mégots usés vers le caniveau. Sur le trottoir, deux jeunes pervenches semblent jubiler. Combien d'orgasmes pour un PV ? Elles s'activent la tête dans leur carnet. Bien recopier le numéro de la plaque, se dépêcher, avant que le propriétaire n'apparaisse, là, devant elles, pour protester. Eviter la confrontation. Combien se cachent derrière les lampadaires pour mieux observer ? L'agacement du conducteur. La balle en plein centre du porte-feuille. En rentrant chez elles, elles contemplent les souches des calepins utilisées. Plus il y a de gribouillis, plus il y a de bonus. Le crime paie. Et la conscience, c'est la loi. L'Etat. La République. Servir. Coûte que coûte.
Où est garée la voiture du balayeur ? Les berlines sont enfermées dans des parkings. Les tacots sont garés en pleine rue. J'aimerais bien lui demander, à l'oiseau bleu de malheur, ce qu'elle imagine des revenus du propriétaire, au vu de la carrosserie de sa vieille Austin.
Dans les rues de Paris, le mercredi 23 septembre 2009, il est écrit sur la porte de la Banque populaire "le personnel n'a pas accès à l'argent". J'ai relu deux fois. Pour être sûre. Le personnel. Qui ça ? Lui, là. Elle. Vous. Moi. S'il avait été minuit, et si j'avais eu un gros feutre au fond de mon sac de fille, j'aurais bien aimé réécrire le message. J'aurais dit qu'avec les bonus des stupides traders, et les ambitions des imbéciles de boursicoteurs et autres PDG de sociétés cotées, c'était vraiment rassurant de savoir que mon argent ne côtoierait pas les petites gens.
Dans les rues de Paris, le mercredi 23 septembre 2009, on peut manger dans un restaurant japonais tous les 50 pas. Peu importe le quartier. Celui-ci livre même à domicile. Et derrière les scooters des livreurs, une pancarte fixée au-dessus du coffre indique : "Si vous pensez que ce véhicule agit sans respect de la route ou des autres, n'hésitez pas à contacter ce numéro". Et puis après, le numéro. Je me demande si ça suffit à empêcher l'employé de passer à l'orange. Je me dis qu'Orwell aurait bien ri. 1984. 2009. C'est drôle. Ou pas.
lundi 21 septembre 2009
Bête et méchant
Ca n'est pas vraiment une histoire de sentiments. Non, ça n'est plus ça depuis longtemps. Il n'y a même plus de rage là-dedans. Plus rien qui vaille franchement le coup. Même pas de la nostalgie, ou un semblant de tristesse. Plus rien, si ce n'est, peut-être, un peu d'étonnement. L'étonnement c'est assez féroce comme émotion. Ca perdure encore et encore. Ca ne passe pas. On ne s'habitue pas aux choses qui dérangent. Elles sont là, elles grattent et démangent, et puis c'est tout. Et quand tout a disparu, il ne reste plus que ça : cet saleté d'air étonné sur notre visage qui n'y croit pas vraiment.
Ou alors accepter l'erreur. Le mauvais jugement de valeur. Trop, beaucoup trop de valeur, pour une si petite personne. Parce qu'elle ne peut pas exister cette valeur là, devant tant de rien, franchement. Mais alors il faudrait admettre qu'on s'est trompé. Violemment trompé. On n'y croit jamais longtemps à l'erreur magistrale. Il y a toujours quelque chose qui nous rappelle, qui tire notre pensée vers ce qui a effectivement existé. Une sorte de talent. Un genre de charme. Un souvenir tenace. Plusieurs. Des heures. Des années de bons souvenirs que les pires, ceux d'après, ont du mal à balayer.
Mais comme l'éloignement, à chaque fois, rend tout possible, on finit par y croire encore. On pousse la porte avec une sérénité presque absurde, à force. Bien sûr qu'il y aura des sourires, et une attention particulière, tendre ; cette volonté qu'on a, nous, si forte, de vouloir que ça passe. Ne pas gâcher ce qui a compté. Un, deux, trois années. Pour n'avoir rien à regretter.
Seulement, rien n'y fait. La porte à peine refermée. Rien n'y fait. A nos sourires, il y a cet étrange regard féroce. A notre tendresse, un refus volontaire, calculé, préparé. A chaque mot, une réponse stupide, bête et méchante, juste pour dire. L'indifférence ça donnerait quoi ? L'indifférence ça serait mieux que ça. Ca serait reposant. Luxe. Calme. Sans la volupté. Au moins ça éviterait d'abîmer celle qui a vraiment existé. L'amour, la haine, le mépris, l'indifférence. Le cercle infernal. Le cercle continu.
A force, la perte n'existe plus. Plus d'amour pour le meilleur. Jamais amis. A jamais, pour le pire. Soit. Le temps fait tout à l'affaire. C'est qu'on se fait une raison devant les ânes. Même ceux qu'on a beaucoup aimés. On se dit qu'on se passera bien finalement de leur amitié. Et que regretter ce qui a existé n'est plus si grave. Il y a tout ce qui existe déjà. Et tout ce qui promet d'arriver. Sans eux, lui, bête et méchant.
mardi 15 septembre 2009
Inch'Allah, naïveté et caetera...

Il est tôt. 9 heures du matin. Marrakech ne semble jamais avoir dormi. Elle s'agite, crie, court. Ses yeux s'écarquillent.
Avant de passer les portes de la médina, on a longé les remparts. Les odeurs de pots d'échappement et des détritus laissés ça et là nous ont donnés la nausée. Tout de suite, dans les petites ruelles, à l'intérieur des remparts, les odeurs changent. Il se mêle dans nos narines des effluves de pain chaud, probablement délicieux, des odeurs de pisse rendues insoutenables par la chaleur, des senteurs venant des oranges juteuses et des bananes pulpeuses posées sur les stands du marché, des relents de poissons plus ou moins frais, étalés à même le bois sur l'échoppe du poissonnier. La poésie se lit avec les cinq sens. Marrakech doit être vue, sentie, touchée, goûtée et entendue. De toute façon, elle ne nous en laisse pas le choix.
Je suis perdue dans la contemplation d'un vendeur de poulets. J'observe avec gêne les poules vivantes, enfermées dans des cages à l'arrière de la cahute, faire face à leurs congénères morts et déplumés, posés en grappe sur une esse de boucher, à l'air libre. Soudain, j'entends sa voix derrière moi.
- Oui, français, c'est ça.
- Bienvenu mon ami, lui répond l'homme en djellaba noire en face de lui.
Je fais demi-tour pour les rejoindre. L'homme s'appelle Mustapha. Il veut nous faire une confidence. Une sorte de secret soi disant bien gardé par les Marrakchis. La coopérative touareg, qui vend des objets de qualités sans aucune comparaison avec les nombreuses contrefaçons des souks, descend en ville aujourd'hui. Mustapha se propose de nous y emmener.
- En plus, il ajoute, la mosquée Sidi-Bel-Abbès est ouverte aujourd'hui. Elle ne peut être visitée qu'un seul jour par mois par les non-musulmans. Vous tombez bien, c'est sur le chemin de la coopérative ! Allez, je vous y emmène. Je devais y aller de toute façon. Et comme ça, je vous montrerai les jolies ruelles cachées de la médina.
Sans vraiment attendre un quelconque consentement, Mustapha s'élance alors dans le petit passage à notre gauche en le tirant par le bras. Je les suis, puis tout va très vite.
Mustapha marche à vive allure dans les ruelles. Il faut que je presse le pas pour ne pas les semer et j'ai des ampoules au pied droit. Lui n'a aucune difficulté. Il harcèle notre ami de questions.
- C'est quoi la différence entre un berbère et un arabe ?
Mustapha s'arrête pour mieux nous expliquer.
- Au Maroc, il n'y a que des berbères, tu vois, mon ami.
Il acquiesce avec force et nous reprenons la route. Moi, je tique. J'ai lu hier que Marrakech, bien qu'ancienne capitale berbère, ne comptait plus aujourd'hui que 2/3 d'entre eux dans sa population. Peu importe. Au diable les précisions, Mustapha est déjà très sympathique de nous accompagner. Il ne nous raconte pas l'histoire de son pays, mais la sienne.
La visite express continue. On marche vite. Un Riad, une devanture de mosquée, un four à pain traditionnel. On apprend que chaque quartier est composé de la sorte : un four, un minaret, un hammam et un Riad. En réalité, il y a nettement plus d'un Riad par quartier. Mustapha salue des connaissances, des cousins. Il nous présente. On rit beaucoup. Je suis contente de découvrir le Maroc authentique. J'ai déjà hâte de raconter notre rencontre singulière.
Au niveau du four à pain du quartier, Mustapha tourne à droite, salue un vieillard assis là et se tourne vers Lui. Moi, il ne me parle pas, sauf si je lui pose directement une question. Je suis une femme, ce n'est pas moi qui prend les décisions.
-C'est ici, la coopérative des artisans touaregs et berbères.
Il entre le premier. Je le suis. Immédiatement, j'ai du mal à croire que tous ces objets seront remballés ce soir pour une exposition dans une nouvelle ville. En tout cas, l'homme qui nous accueille est très sympathique et il possède un badge attestant de son rôle dans la coopérative d'artisans. Les objets tout autour de nous scintillent.
L'ami de Mustapha nous sert du thé délicieux et on trinque en arabe. Mustapha nous prend même dans ses bras. Un geste coutumier là-bas. Une manière de sceller l'amitié.
J'ai fini mon thé. Le chef de la coopérative nous propose alors une visite de l'atelier. On accepte avec plaisir mais vite, on se rend compte qu'à défaut d'atelier, on vient de pénétrer dans un véritable magasin d'usine. Bijoux touaregs, sacs en cuir, tapis tissés à partir de la fibre des cactus, plateaux, dinanderies en tout genre, poteries ; tout l'art artisanal marocain exposé là.
Tout à coup, je me sens mal à l'aise. J'ai l'impression que la balade dans les ruelles de la médina n'a été qu'un prétexte pour nous amener jusqu'ici. Je tourne dans le magasin, j'inspecte chaque objet sous le regard attentif de nos hôtes. J'ai le sentiment désagréable que Mustapha n'a rien à faire de notre amitié et qu'il me faut impérativement acheter quelque chose pour sortir de là. Impression renforcée par les couples de touristes qui affluent dans l'entrepôt, eux aussi accompagnés d'un nouvel ami croisé au hasard des rues de la médina, et à qui on propose un thé "parce que c'est l'hospitalité".
Lui aussi a compris.
- Achète quelque chose et on se tire, il me murmure à l'oreille avant de se tourner pour sourire à l'ami de Mustapha qui nous observe toujours.
- Combien pour cette théière et ces six verres à thé ? , je demande au vendeur.
- 400 dirhams.
Trois quart d'heure plus tard, je suis dans la rue, un peu agacée. Dans le sac noir que je tiens dans ma main droite, une théière en argent et six verres à thé, le tout payé 250 dirhams. J'ai faim et j'ai mal au pied.
- Faut qu'on trouve Mustapha pour lui dire au revoir et lui demander le chemin le plus court pour l'hôtel, je dis.
Pas la peine de le chercher. Mustapha est déja devant moi :
- J'espère que la visite vous a plu. Pour retourner à l'hôtel vous prenez par là et toujours tout droit. Ca fera 30 euros par personne.
- Pardon ? je demande. Tu rigoles ?
Mustapha ne rigolait pas. Après quelques tentatives de compréhension, notre échange fut finalement bref :
- Allez, va pour 30 euros pour vous deux, me dit-il avant de poursuivre dans sa langue natale.
- Je veux bien te donner un peu d'argent mais pas tant.
Un peu plus énervé encore, Mustapha, pourtant conscient que je ne connais pas sa langue, me répond dans un arabe virulent. Je l'arrête imméditement :
- Tu n'avais pas parlé d'argent ! Je croyais que c'était une rencontre amical.
- Tu me dois de l'argent.
Hébétés, on a tournés les talons, laissant à Mustapha le soin de conclure comme il le voulait l'altercation. Il a choisi le français, pour sa dernière réplique, qu'il a hurlé en pleine rue, au fin fond de Marrakech :
- RACISTES !
En remontant l'avenue Mohammed V, j'ai repensé à la phrase d'Abu Shakour, quelque chose comme "l'ami qui n'est ami que par intérêt deviendra un ennemi à coup sûr".
- Au moins, t'as une belle théière.
- C'est vrai.
lundi 14 septembre 2009
Avant, sur les pavés
Clic Clac Clic Clac. Ses talons hauts frappent le sol à un rythme régulier, semblable à celui du tic-tac de l'horloge. Elle avance d'un pas rapide. Elle est en retard. Un peu. L'air tiède de cette soirée d'été lui caresse le visage et passe sous sa jupe pour aller frôler ses cuisses. Elle presse encore un peu plus le pas. Il va l'attendre et elle n'aime pas le faire attendre. Il risquerait de disparaître. Elle le perdrait. Encore.
Clic Clac Clic Clac. Dans les rues de sa ville, les gens s'agitent sans angoisse. Il est 21heures. Et l'été, à cette heure là, la vie est douce. Des groupes se sont formés ça et là, et parlent fort. Sur les terrasses des cafés, on déguste l'apéritif, trop content de savoir la soirée tout juste commencée, pleine de promesses encore. S'il ne devait rester qu'une nuit, ce serait celle du vendredi.
Clic Clac Clic. Au loin elle aperçoit l'enseigne du restaurant. Il est petit et sera sûrement bondé. Elle espère secrètement qu'on les installera à une table légèrement en retrait, qu'on préservera leur intimité.
Son jupon en coton se soulève un peu au contact de la brise. En longeant les rues, elle s'observe dans les vitrines. Ce qu'elle y voit lui plaît. Elle relève un peu la tête, rejette de sa main droite ses cheveux derrière ses épaules, et réajuste sa tenue d'un geste sûr. Elle n'est plus qu'à quelques mètres.
Clic. Clac. Il est là, assis à une table tout au fond de la salle. Lorsqu'il la voit, il sourit. Alors, sans attendre qu'on l'y invite elle se jette vers lui. A lui. Sans un mot elle pose un baiser sur le coin droit de sa bouche et s'installe sur la chaise en face. Sans un mot, il empoigne la bouteille de vin rouge et lui sert un verre. Elle respire mieux. Il est là. Et elle avec lui. Le reste n'existe pas. Plus. Quelques heures pour rien. Quelques heures hors du monde. Comme une voleuse. Clic. Elle se noie dans ses yeux bruns.
vendredi 11 septembre 2009
Au Revoir. Ou pas.
Je dis "enrevoir". Je prononce toujours mal ce mot que je n'aime pas trop. Je devrais articuler "au-re-voir". Faire résonner le "o" qui se transforme inévitablement dans ma bouche récalcitrante. C'est une locution qui dérange, vraiment. Non pas dans son sens, ni forcement dans sa forme, juste dans sa sonorité. Un "Au revoir" vite dit devient facilement un "Aur'voir" qui sonne comme si le réthoriqueur trébuchait.
Je préfère "salut". Mais "salut" ne va pas partout. Il se glisse uniquement dans les situations d'égalité. Dès que la hiérarchie est chamboulée. Patatras, le "salut" trépasse. Il faut trouver autre chose. "Bonne soirée", "Bonne journée", "Je vous appelle bientôt", "On se voit donc mardi".
Et quand il n'y a pas de rendez-vous ? Quand il n'y a aucun après, aucune certitude de se rencontrer de nouveau, il n'y a plus d'autres possibilités que de dire le mot. "Aurevoir". "Enrevoir", parce que je ne fais pas exprès. Parce que je n'aime pas du tout le mélange étrange de ces 8 lettres de l'alphabet. 5 voyelles. 4 consonnes. Subtile équilibre sonore. "Au revoir".
| au revoir locution nominale - masculin ; invariable |
| Definition : |
| formule de politesse employée pour prendre congé de quelqu'un |
Mais lorsqu'un homme beaucoup plus vieux que moi, que j'admire particulièrement pour son travail, et son charisme aussi, traverse la salle et se penche doucement vers moi pour me gratifier d'un charmant "au revoir", à le fois appuyé et murmuré, presque chantant, de sa voix grave et avec un sourire aux lèvres, je finis par penser que le mot peut s'avérer beau.
Plein de promesses même.
Evidemment plein de promesses. Finalement, un "au revoir" n'est pas un "adieu". S'il se révèlait poétique, ce mot maudit jusqu'ici ? Il l'est, je crois. Poétique. Poétique. Poétique. Au plaisir de vous revoir. AU REVOIR.
Si un jour j'osais.
Si un jour j'osais, devant un grand monsieur comme celui-là, répondre à son sublime "Au Revoir", par un "Avec plaisir" surprenant, je pourrais bien pousser ce mot haï jusqu'ici au-delà de ses limites.
(Message personnel : Bravo, bravo, bravo, bravo, Mademoiselle Tulipe).
jeudi 10 septembre 2009
Rentrée Littéraire 3# Parfait Benchetrit
Benchetrit vit dans le sud, parce que Paris ne l'intéresse plus. Parce que c'est trop bruyant et clinquant et loin de tout ce qui lui semble important. C'est pas moi qui le dis, c'est lui, dans une interview, rare interview, qu'il a donnée pour la sortie de son livre.
"Le coeur en dehors" de Benchetrit passe quasi inaperçu dans cette rentrée littéraire foisonnante. C'est con, vraiment. D'autant qu'avec son nom, et sa gueule, Samuel pourrait faire autant de plateau télé et autres Une de magazines branchés qu'il le voudrait. Mais non. Il s'en fout apparemment. Et tant pis s'il lui manque de l'argent pour financer son prochain film, il préfère être fidèle à lui même, sur sa moto, dans sa campagne, près des gens qu'il aime, loin de la grande parisienne.
Conséquence de cette absence dans les médias : son livre n'apparaît pas dans les différents classements des meilleures ventes. Le Nothomb est premier depuis 2 semaines, bientôt trois. Ca en devient presque rassurant. De savoir que ce qui est le plus mis en avant n'est pas forcement le meilleur. De savoir que ce qui est plébiscité n'est pas ce qui vaut franchement le coup. Ca explique certains audimats d'absurdités télévisuelles, médiatiques ou modesques. Mais c'est un peu triste aussi.
Dans "Le Coeur en dehors", Benchetrit quitte le genre autobiographie qui l'avait séduit, et qu'il maniait avec talent dans ses Chroniques de l'asphalte. Il fabrique un personnage qu'on est plutôt peinés de quitter, à la fin. 200 pages pour vivre une journée dans une cité avec un jeune malien de 11 ans qui découvre que sans papiers, la vie n'est pas simple en France.
Si le sujet est politique, sociétal, compliqué ; le livre et le style s'avèrent légers, tendres, parfois drôles. On est loin du registre de la pitié, ou de l'état des lieux macabre d'une situation inextricable. Non. Benchetrit réussit tout simplement à nous faire entrer dans la tête d'un gamin. On touche à la naïveté caractéristique de son âge, on se souvient de nos propres angoisses de gosses, et on savoure vraiment l'écriture, évidemment choisie et travaillée pour coller au narrateur, Charly, le gamin malien.
mercredi 9 septembre 2009
Mariage acte 4 scène 2
16h début de la messe. Robe, talons, et coiffure impeccables. Je m'approche de J. : "C'est quoi tous ces mioches partout là ? Ils ont invité une école maternelle ?".
18h30, vin d'honneur au château de machin-truc, tenue toujours très correcte, première coupe de champagne à la main, je murmure à l'oreille de J. : "Ils leurs ont donné à manger quoi au goûter ? C'est insupportable tous ces braillements. Y a pas une nounou de prévue là ? Ou un atelier garderie, loin, très loin ?".
20h, fin du vin d'honneur, reste quelques mignardises sucrées sur les plateaux en argent posés ça et là, cinquième coupe de champagne : "Non, non, mini-machin, m'approche pas, t'as les mains toutes collantes. Non, non ! Elle est où ta mère bordel ?".
21h30, salle de réception, les entrées arrivent, j'ai deux taches de mignardises sur le bas de ma robe, à gauche. Et du sucre collé dans le bas des cheveux.
22h, je croise mini-machin dans le couloir qui mène aux toilettes. "J'ai envie de faire pipi", il me dit. "Et alors ?", je demande. "J'veux pas y aller tout seul", il m'explique. "J'vais chercher ta mère", je conclus.
23H, dans l'oreille de J. : "ça tient bien la fatigue ces trucs, c'est fou". Puis trois minutes plus tard : "T'as vu comment il me regarde celui-là, c'est normal ?".
Minuit, l'heure du crime, la maman de mini-machin me demande si je veux pas aller dire à son mioche de venir enfiler une veste, en passant dans l'entrée où il joue au loup, rapport que c'est mon chemin pour aller fumer une cigarette dans la cour.
Minuit une. Mini-machin voudrait que je joue au loup. Je décline l'invitation. Alors il m'explique que fumer c'est mal et que je vais bientôt mourir. Je lui réponds qu'avec un peu de chance, ça m'empêchera d'avoir des minis comme lui. Il fait mine de ne pas relever mais dit quand même "beurk" à chaque fois que j'avale une bouffée.
Minuit douze, fumer une cigarette m'a énervée.
1H30 du matin, nombre de verres de vin et de coupes de champagne indéfini : "T'as vu, t'as vu, il m'a pris la main, le mini-machin, tu crois qu'il m'aime bien ?". L'alcool accentue mon côté guimauve.
1h33 mini-machin veut danser. Je décline l'invitation en expliquant que mes chaussures me font mal aux pieds. Mini-machin me conseille de les enlever. Je lui explique que ça n'est pas possible. Mini-machin va danser avec ma voisine qui en voudrait bien un, ou dix, des gamins.
1h55 un charmant garçon (un vrai, sans bouclettes) me propose de danser. Je décline à nouveau. Je lui explique que je ne suis pas encore assez ivre. Il insiste. Je dis non, non, non. Il insiste. Je danse le rock.
1h59 mini machin pleure parce que je suis une menteuse et que j'ai même pas enlever mes talons pour aller danser avec l'homme, le vrai.
2h du matin : Je danse un rock avec mini-machin.
2h30 : Mini-machin voudrait dormir, et c'est moi qu'il veut pour lui dire "bonne nuit".
2h45 : Dans un lit de fortune improvisé, au fin fond d'une pièce un peu écartée de la réception, j'installe mini-machin qui veut boire dans ma coupe de champagne. Je dis que non. Il dit d'accord, qu'il insiste pas, mais seulement si je lui raconte une histoire.
Inventer des histoires, j'aime bien.
3h 15, une nouvelle coupe de champagne vissée à la main : "CHERIIIIIIIIIIIIIIIII, t'es ou ?? J'en veux un !!! Je veux le mêêêêêêêême ! C'est trooooooop marrant un gamin. D'aaaaac ?
- Euh, non. Pas d'ac non. Tu devrais peut-être arrêter de boire là nan ? Ca te donne de mauvaises idées, et tu les partages beaucoup trop fort.
- J'VEUX LE MÊÊÊÊÊME.
- ...
- J'veux le MÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊME
- NON.
- M'en fous, d'façon, j'ai oublié ma pilule à Paris.








